La corrida mise à mort par l’esprit critique

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Représentation d’un taureau et de certains des objets utilisés lors d’une corrida : épée (verdugo), banderilles et poignard (puntilla).

Les arguments présentés ci-dessous sont parmi ceux que les personnes défendant la corrida utilisent le plus fréquemment. Pour chaque argument, il est indiqué en quoi ce dernier est invalide, et/ou présente les caractéristiques d’un sophisme, d’un paralogisme ou est issu d’un biais cognitif.

ARGUMENT N°1 | « C’est une tradition. »

En tout premier lieu, les personnes défendant la corrida évoquent le plus souvent le fait qu’il s’agit d’une pratique ancienne, qu’il faudrait conserver sous ce prétexte. Ce raisonnement constitue un argument d’historicité (également nommé appel à la tradition), et ne répond à aucune logique : l’ancienneté d’une pratique n’est pas un indicateur valide de la valeur morale de cette même pratique. Dans le cas contraire, nous pourrions tout aussi bien accepter aujourd’hui le meurtre, le viol ou le cannibalisme, par exemple, puisque toute pratique, quelle qu’elle soit, est susceptible d’être pratiquée sur une période conséquente et donc, de constituer une tradition.

ARGUMENT N°2 | « Les anti-corrida feraient mieux de s’occuper des enfants qui meurent de faim. »

Cet argument ne défend pas à proprement parler la corrida, mais cherche plutôt à décrédibiliser les personnes qui la dénoncent. Ici, il s’agit de la technique rhétorique dite du hareng fumé, qui consiste à détourner l’attention d’un sujet vers un autre. En l’occurrence, dans ce cas précis, de laisser penser que n’importe quelle pratique devrait être imperméable à la critique sous prétexte qu’il existe certains phénomènes jugés plus graves.

Ce raisonnement fallacieux, abondamment utilisé par le philosophe et aficionado Francis Wolff (notamment ici, dans la première vidéo, à 8:15) est irrationnel en ce sens qu’il suppose, d’une part, que l’on est capable de déterminer ce qui est pire que tout autre chose dans l’univers, et d’autre part, qu’il faudrait s’attacher à ne lutter que contre cette chose au détriment de tout le reste. Vaste programme…

ARGUMENT N°3 | « Sans la corrida, les taureaux de combat vont s’éteindre. »

D’une part, cet argument repose sur l’idée que si les taureaux en question (race Toro bravo, créée par sélection génétique artificielle pour les combats) ne sont pas élevés spécifiquement pour être mis en spectacle dans les arènes lors des corridas, alors ils ne mériteraient pas d’être maintenus en vie. Raisonnement qui est donc un indicateur, de la part des aficionados, non pas d’une considération pour ces taureaux, mais pour l’usage qui en est fait et du profit qu’il est éventuellement possible d’en tirer.

D’autre part, cet argument repose potentiellement sur une erreur puisqu’il serait tout à fait envisageable de maintenir ces taureaux sans toutefois les exploiter et les mettre à mort ensuite (par exemple dans des réserves naturelles). Faire peur en évoquant l’extinction de ces taureaux ressemble donc fort à une petite pente savonneuse, argument tout aussi invalide que les précédents qui consiste à exagérer les conséquences d’une proposition pour la réfuter plus facilement.

Enfin, si certains individus sont reproduits artificiellement, élevés et exploités, comme c’est le cas ici, dans le seul but d’être placés dans des situations de souffrances extrêmes puis d’être mis à mort, le problème éthique se pose dans leur maintien, et non dans leur disparition.

ARGUMENT N°4 | « Les taureaux vivent dans des conditions de rêve avant de finir dans l’arène. »

Cet argument est absurde car il expose qu’il peut être moralement acceptable de faire souffrir et/ou de tuer tous les individus ayant eu une vie jugée agréable. La conclusion tirée de ce raisonnement est tout bonnement sans lien avec ses prémisses.

ARGUMENT N°5 | Les personnes opposées à la corrida font de l’anthropomorphisme. »

Cet argument est souvent opposé aux personnes qui défendent les autres animaux ; pas seulement vis-à-vis de la corrida. Il constitue un procès d’intention : les personnes opposées à la corrida ne défendent pas les taureaux parce qu’elles leur attribuent des qualités humaines, mais au contraire par reconnaissance de leurs qualités propres en tant que mammifères herbivores aptes à éprouver la douleur, la peur et d’autres émotions désagréables.

Il est par ailleurs curieux que les aficionados utilisent cet argument tout en attribuant aux taureaux des qualités telles que la noblesse (l’une des caractéristiques du taureau dit « boyante« ), la bravoure, le courage ou encore l’héroïsme. On retrouve également dans les propos de nombreux aficionados, tels qu’Andrés Vázquez, le même type de fantaisie quasi-mystique attribuant aux taureaux des considérations pour l’art :

« Il m’a été donné de voir mourir un taureau de race brave dans un abattoir. […] Il mugissait, et sans doute ce mugissement était-il une déclaration qui signifiait : « Non. Je veux mourir dans une arène. Je ne veux pas mourir ici, dans un abattoir, dans l’odeur du sang. » Ce n’était plus le taureau vaillant qui surgit dans l’arène en montrant sa bravoure. C’était un animal humilié, maltraité, qui pensait qu’il n’était pas né pour cela. Il était né pour la lutte et pour produire de l’art. Cela, certains ne le comprendront pas, mais le taureau, lui, le comprend […]. »

ARGUMENT N°6 | Chez le Toro bravo, l’agressivité est naturelle »

Cet argument sous-entend que faire souffrir et mettre à mort un taureau dans l’arène, c’est lui rendre service et lui faire honneur en répondant à sa nature et à ses impératifs biologiques. Cet argument est invalide car il justifie que l’on puisse nuire et/ou mettre à mort à un individu dont on estime qu’il est naturellement agressif. On peut donc s’interroger quant à la position des aficionados vis-à-vis des Hippopotames, des Grizzlis ou des Ratels, par exemple. Pensent-ils qu’il est également souhaitable de mettre à mort ces animaux après les avoir combattus ?

De plus, cet argument repose très largement sur une erreur factuelle. La race des « taureaux de combat » est artificiellement construite et maintenue par sélection génétique depuis des siècles pour produire des animaux agressifs, au prix de beaucoup de « déchets »: l’immense majorité des individus ainsi « produits » est envoyée à l’abattoir, et les individus restants peuvent eux aussi, malgré cette sélection, ne pas correspondre à ce qui est attendu d’eux (voir ci-après). Il n’est donc nullement question de « nature ».

On ne compte plus les Toro bravo raillés pour leur faiblesse par des chroniqueurs déçus (voir par exemple « des Toros mal présentés, faibles »« des toros de combat qui ne combattent pas »« taureaux […] décevants, petits, faibles, chutants, sans puissance »« toro invalide, qui sort du toril avec du sang dans les narines »…). Il faut l’admettre : les « taureaux braves » sont en fait des animaux domestiques désorientés cherchant à fuir et n’attaquant qu’en dernier recours, en l’absence d’échappatoire, sous la pression des blessures, des attaques et des provocations (cite) du torero.

ARGUMENT N°7 | « De grands hommes étaient amateurs de corrida : Picasso, Hemingway… »

Cet argument est un sophisme par association qui consiste à dire que, parce qu’une figure reconnue dans un certain domaine appréciait une pratique, alors cette pratique en devient soutenable. Le philosophe et aficionado Francis Wolff commet également cette erreur, parmi d’autres, dans « 50 raison de défendre la corrida » en prétendant que « les aficionados ne sont ni pervers, ni sadiques ; en témoignent Mérimée, Lorca, Bergamin, Picasso et bien d’autres artistes ».Or, les compétences artistiques n’ont pas de rapport avec les positionnements éthiques et ne sont donc pas un indicateur de la validité de ces derniers.

L’argument est inepte dans un sens comme dans l’autre : il serait tout aussi fallacieux de prétendre qu’il faudrait abolir la corrida sous prétexte que « Jean-Paul Sartre, grand écrivain et philosophe, y était opposé ».

ARGUMENT N°8 | « La corrida n’a pas pour but de faire souffrir le taureau. »

Le problème avec cet argument, que l’on retrouve parfois sous la forme de « le public ne se rend pas aux spectacles tauromachiques pour voir souffrir le taureau », est qu’il expose que la valeur d’un acte ou d’une pratique est susceptible de se mesurer en fonction des intentions des personnes qui le commettent. Or, ce n’est pas le cas : les meilleurs intentions du monde peuvent produire des résultats désastreux. Alors quand les intentions de départ consistent a fortiori à enfoncer des piques, des banderilles, des épées ou des poignards dans la chair d’un herbivore – pratiques qui sont indissociables du « spectacle » – l’expérience ne laisse guère place au doute quant aux résultats produits.

ARGUMENT N°9 | « La corrida est critiquée par des personnes qui refusent la mort / vivent dans un monde urbain édulcoré. »

Cet argument sous-entend que la corrida aurait pour mission de ne pas faire oublier aux êtres humains leur statut d’êtres mortels ; de leur rappeler que la mort fait partie de la vie et qu’il faut l’accepter. Plusieurs aficionados prétendent même que la corrida est une excellente occasion de parler de la mort avec ses enfants.

Cet argument est irrecevable : faire subir des sévices ou mettre à mort publiquement un individu sous prétexte d’éduquer d’autres individus sur ce qu’est la mort ou la vie, est injuste. Il serait très probablement plus profitable que les aficionados se rendent dans des hôpitaux ou des maisons de retraite, par exemple, pour être confronté·e·s à la mort si telle est leur envie, tout en ne nuisant pas à autrui (et éventuellement même, en apportant le bénéfice d’une compagnie qui se fait souvent rare dans certaines de ces situations).

ARGUMENT N°10 | « Le Toro est honoré, même après sa mort »

Promouvoir la pratique de la corrida sous cet angle peut paraître plus absurde encore que les tentatives de justification vues précédemment. Pourtant, nombreux·ses sont les aficionados qui s’y risquent. Tombant (à nouveau) dans l’anthropomorphisme qu’elles et ils dénoncent maladroitement par ailleurs, les adeptes de la corrida affirment sans embarras que la corrida fait honneur au taureau et rend hommage à sa bravoure notamment par les applaudissements accompagnant généralement sa dépouille à la sortie de l’arène.

On peut bien sûr balayer rapidement l’idée qu’un taureau puisse profiter d’un quelconque « honneur », valeur humaine qui n’a aucun sens pour les autres animaux (ce qui, dans le cas contraire, ne serait toujours pas une raison valable de faire subir tant de nuisances à un individu sentient) ; mais on peut aussi raisonnablement se demander quel degré de mysticisme est nécessaire pour penser qu’un cadavre soit honoré qu’on applaudisse à son passage…

EN CONCLUSION

À la lumière de cette analyse portée par les outils de l’esprit critique, il apparaît que la corrida ne peut être défendue et se maintenir qu’au prix de contorsions intellectuelles aussi grossières qu’irrationnelles. Les taureaux envisagent leur vie de façon subjective, ressentent des émotions et sont capables de ressentir les dégâts des souffrances psychologiques et physiologiques qui leur sont infligées : ils sont sentients. Cela suffit pour estimer qu’il est urgent de mettre fin à cette pratique qui est non seulement source de souffrances aiguës, avérées, et inutiles pour les êtres qui y sont exploités ; mais qui entérine également une certaine vision du monde dans laquelle les êtres humains peuvent dominer à loisir les individus appartenant à d’autres espèces animales, et jouir d’une suprématie délétère sur eux.

10 commentaires sur “La corrida mise à mort par l’esprit critique

  1. Bonjour,

    Puisque vous semblez vouloir aborder ce sujet via l’angle des biais cognitifs et sophismes (ce qui est déjà un peu absurde, puisque l’attachement à la corrida est une opinion, pas un fait qu’on peut « débunker »), en voilà un beau dans lequel vous êtes tombé(e): l’homme de paille. Je suis pour la corrida, ou plutôt je suis pour que ceux qui aiment ça (je n’en fait pas partie) aient le droit de la pratiquer. Pourtant je ne défend aucun des arguments de votre liste, qui sont particulièrement ridicules (volontairement?). Et je pense que je ne suis pas le seul.

    Les pro-corridas n’ont pas besoin d’arguments autre que celui de dire qu’ils aiment ça, et que leur interdire ce plaisir ne serait pas compatible avec l’idée d’une société tolérante.

    Vous avez donc raison de contester les arguments que vous citez (si jamais vous les avez vraiment entendus, je vous crois sur parole) mais ce faisant vous passez, à mon avis, à côté du vrai débat.

    Cordialement,

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    1. Bonjour,

      Il n’est pas absurde de démontrer que les arguments proposés pour justifier une pratique sont fallacieux, quand bien même la défense de cette pratique serait nommée « opinion ». Si j’énonçais : « il faut tuer tous les chats car certains papillons sont jaunes », il s’agirait par exemple d’un non sequitur, c’est-à-dire d’un raisonnement dont la conclusion ne suit pas les prémisses. L’énoncer permettrait d’aller plus loin dans l’analyse de mon opinion et donc, de savoir si cette dernière est fondée sur des connaissances, ou sur des croyances / une position dogmatique. Ce qui a son importance, car mon opinion a des conséquences sur autrui (en l’occurrence, les chats).

      Mon article ne tombe pas dans l’homme de paille dans la mesure où, contrairement à ce que vous affirmez, ces arguments sont les plus couramment utilisés par les personnes défendant la corrida – notamment par de grands défenseurs de cette pratique, comme le philosophe Francis Wolff qui énonce la plupart de ces arguments dans son livre « 50 raisons de défendre la corrida » (Éd. Mille et une nuits) – ce qu’indiquent les liens placés dans l’article. C’est vous qui dites qu’ils sont ridicules ; je m’étais contentée de dire qu’ils étaient fallacieux. 🙂

      Le fait que vous vous basiez sur votre seul argumentaire personnel, pour prétendre que les arguments exposés dans cet article ne sont pas utilisés par les personnes qui défendent la corrida, ressemble donc fort à un biais d’échantillonnage.

      Pour finir, le plaisir qu’on tire d’une pratique n’étant pas un indicateur fiable de l’éventuelle nuisance que cette pratique cause à autrui, et donc de sa valeur éthique, on ne peut baser le débat sur ce seul élément sans verser dans le hors-sujet.

      Cordialement,
      F.D.

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  2. Une argumentation sobre et efficace, un ton sans condescendance.
    Comme d’autres pratiques brutales et inutiles du passé, nous en viendrons à bout un jour. Les français, par exemple, sont majoritairement contre cette tradition violente et non-nécessaire.

    Aimé par 1 personne

  3. Vous ne dites pas le principal !! ou alors vous n’en avez pas connaissance ? le taureau ne voit que le mouvement, il ne voit que la muleta, il ne voit pas les gens donc le combat est truqué d’avance… source thèse du docteur Renaud Valette, intitulée le taureau de combat visible sur le net. Secondo le taureau ne meurt pas d’un coup d’épée, c’est du flan, l’épée lui occasionne un hémo-pneumothorax, ce qui est une urgence mais ce n’est pas mortel instantanément .. l’agonie peut durer des heures, et en plus, le poignard qui est sensé achever l’animal, lui occasionne une paralysie raide trop souvent interprétée par le public comme une crise cardiaque !! mais c’est faux, c’est une paralysie par section empirique de la moelle épinière et le taureau va s’étouffer encore pendant de longues minutes.. quand ils lui coupent les oreilles et la queue il est toujours vivant !

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    1. Bonjour,

      J’ai connaissance de ces informations, mais mon article ne vise pas à analyser ou décrire les sévices subis par le taureau ou les souffrances infligées. C’est un sujet important dont il faut à mon sens parler – et je condamne toutes ces souffrances inutiles – mais mon article traite d’un axe précis : du caractère fallacieux des arguments énoncés par les personnes qui défendent cette pratique.

      F.D.

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