Véganisme, végétalisme : l’Académie Royale de Médecine de Belgique en roue libre

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Le 14 mai 2019, l’ARMB (Académie Royale de Médecine de Belgique) diffusait un communiqué de presse intitulé « Le véganisme proscrit pour les enfants, femmes enceintes et allaitantes ». Retour sur un avis aberrant qui se place à l’opposé de la littérature scientifique disponible sur la question.

Cet article est une adaptation de la chronique « Panique à l’Académie Royale », initialement diffusée sur NONBI Radio.

Le 14 mai dernier, l’ARMB (Académie Royale de Médecine de Belgique) diffusait un communiqué de presse intitulé « Le véganisme proscrit pour les enfants, femmes enceintes et allaitantes ». Tout a commencé avec une sollicitation de Bernard De Vos, Délégué aux Droits de l’Enfant, qui a demandé à l’ARMB de remettre un avis sur le véganisme. Cette demande est une réponse au nombre grandissant de personnes se tournant vers le végétalisme, en Belgique comme ailleurs ; phénomène entraînant logiquement de nouveaux problèmes, pour plusieurs raisons : d’une part, certaines de ces personnes ne savent pas équilibrer correctement leur alimentation (comme c’est d’ailleurs le cas, aussi, chez de nombreuses personnes non végétaliennes ou non véganes) ; et d’autre part, les informations délivrées au sujet des alimentations végétales sont souvent soit imprécises, soit erronées, soit carrément inexistantes. Il est donc difficile pour le grand public d’avoir accès à des informations nutritionnelles fiables. Nous reviendrons sur ce point un peu après.

Notons une chose assez frappante dans cette histoire : le traitement médiatique de cette information. Le 15 mai, le journal Le Soir titrait : « Les médecins se prononcent contre le régime végan imposé aux enfants ». Le 16 mai, le journal 7sur7 titrait : « Les médecins contre le régime végan imposé aux enfants »On retrouve le même type de titre dans d’autres médias : SudInfo.be, Le Vif, Nord Éclair, RTL info, etc. Et c’est un problème, car ces formulations sont trompeuses. Ce ne sont en effet pas les médecins qui sont opposés au véganisme pour les enfants, mais des médecins. La formulation de ces titres, qu’on peut donc qualifier de généralisation abusive, laisse penser que tous et toutes les médecins se sont prononcé·e·s contre le véganisme, et qu’il existerait  donc une espèce de consensus sur le sujet.

Sauf qu’en fait, c’est tout l’inverse.

Un avis contredit par la science…

La position qui consiste à dire que le végétalisme et le véganisme ne sont pas viables pour les enfants – ou les personnes enceintes ou allaitantes – va en effet à l’encontre des conclusions posées par les plus larges méta-analyses menées sur le sujet. On en trouvera une synthèse dans l’article « Véganisme, végétalisme : ce que dit la science ».

Ce qui est paradoxal, c’est que l’Académie Royale de Médecine de Belgique cite dans son avis le rapport de l’Association Américaine de Diététique, qui tire pourtant des conclusions exactement inverses à cet avis. L’Association Américaine de Diététique est une structure composée de 100 000 professionnel·le·s de santé, diététicien·ne·s et nutritionnistes, qui énoncent : « les alimentations végétariennes bien conçues (y compris végétaliennes) sont bonnes pour la santé, adéquates sur le plan nutritionnel et peuvent être bénéfiques pour la prévention et le traitement de certaines maladies. [Elles] sont appropriées à tous les âges de la vie, y compris pendant la grossesse, l’allaitement, la petite enfance, l’enfance et l’adolescence, ainsi que pour les sportifs et sportives. »

…Et de nombreuses erreurs factuelles et approximations

On remarque dans le rapport de l’ARMB quelques erreurs et approximations qui montrent un avis étonnamment peu crédible et partial de la question, et une certaine méconnaissance du sujet analysé. Voici quelques exemples :

Le rapport indique « Le régime végétal exclusif induit systématiquement des déséquilibres ». Quatre sources sont fournies pour appuyer cette affirmation.

– La première de ces sources indique le cas d’un seul enfant, carencé en iode (cas qui a été traité sans problème par la suite).
 Premier écueil : un cas unique ne peut être généralisé à l’ensemble d’une pratique. Il faut rappeler que l’iode est un nutriment essentiel dont on peut manquer si on ne consomme pas de produits de la mer. C’est pour cette raison que les autorités sanitaires françaises ont généralisé la complémentation en iode du sel de table dans les années 50, pour prévenir cette carence dans la population française. Aujourd’hui, quasiment tout le monde – véganes et non véganes – se complémente donc en iode via le sel de table sans se poser aucune question. Quoi qu’il en soit, la question des apports en iode n’est donc pas inhérente au végétalisme. Il faut certes veiller à ses apports, mais il est tout à fait possible d’obtenir des apports en iode corrects lorsqu’on est végétalien·ne ou végane, avec un complément, ou avec les algues qui en sont une très bonne source.

– La deuxième référence parle du régime végétalien cru, qui n’a aucun rapport avec le végétalisme ou le véganisme. Évoquer ce régime dans un but de critique du végétalisme reviendrait à évoquer les mono-diètes consistant à ne manger que des tranches de saucisson pour remettre en cause la viabilité d’un régime omnivore. Ce n’est tout simplement pas pertinent.

– La troisième référence évoque un seul cas, elle aussi, en l’occurrence une carence en calcium chez un enfant ; qui a pu être traitée en très peu de temps également. Encore une fois, l’échantillon est trop faible. Et encore une fois, les sources de calcium sont nombreuses dans les alimentations végétales (prendre un complément est également une option) ; il est donc possible d’en obtenir suffisamment en étant végane.

On peut d’ailleurs lire dans cette même référence que les alimentations végétales sont appropriées sur le plan nutritionnel, et qu’elles peuvent être bénéfiques en prévention et en traitement de certaines maladies. Et aussi, que les familles ne sont parfois, tout simplement, pas assez informées.

Il faut noter qu’en France, le Collège des Gynécologues-Obstétriciens Français(CNGOF) et la Haute Autorité de Santé (HAS) recommandent aux personnes en situation de grossesse une complémentation systématique en vitamine B9 (acide folique) et en vitamine D. Beaucoup de médecins prescrivent également des compléments en fer et en iode.

– La quatrième source concerne la présence d’arsenic dans le riz. Elle est donc parfaitement hors sujet, puisque des milliards de personnes consomment cet aliment sur Terre – cela ne concerne donc pas spécifiquement le végétalisme – et qu’on peut, en plus, se passer totalement de cet aliment dans une alimentation végétalienne équilibrée. La présence de cette référence a donc de quoi interloquer.

Autre exemple. Plus loin dans le texte, l’Académie indique : « Parmi les préparations disponibles sur le marché existent des laits à base de protéines de soja qui répondent aux critères définis des laits pour nourrissons. Elles ont fait l’objet d’études cliniques satisfaisantes mais ne sont pas totalement Vegan (étant supplémentées par exemple par de la vitamine D). »

– En effet, les préparations infantiles strictement végétales sont parfaitement adaptées aux besoins des bébés. En France, l’ANSES l’a d’ailleurs rappelé récemment.

– On apprend toutefois ici avec stupeur que l’Académie ignore l’existence de vitamine D d’origine non animale, ce qui laisse tout de même planer un certain doute quant à la rigueur des informations collectées. Certains compléments en vitamine D3 sont notamment produits à partir de lichen.

– Il faut aussi noter que les apports en vitamine D sont quoi qu’il en soit un problème mondial, qui n’a pas de rapport spécifique avec le végétalisme, encore une fois. Rien qu’en France, plus de 80 % des adultes présentent une insuffisance, dont plus de 42 % un déficit modéré à sévère, comme l’a montré l’Étude Nationale Nutrition-Santé menée en 2006-2007.

La liste pourrait encore être assez longue. Cet avis souffre de trop nombreuses erreurs et approximations.

Le problème des formations médicales

À ce stade, il semble important de rappeler que la nutrition est un domaine largement délaissé au sein des formations médicales généralistes. En effet, sur les 9 ans d’études nécessaires, seules quelques heures sont consacrées à cette discipline.

Dans ce cursus, aucune formation spécifique au végétalisme n’existe actuellement.La conséquence de cet état de fait, c’est qu’il est courant que les personnes végétaliennes et véganes en sachent davantage que leur médecin sur le sujet… Ce qui est un comble. Il suffit de parler à sa ou son médecin d’un sujet spécifique et néanmoins essentiel, tel que l’Acide Méthylmalonique, par exemple, pour en avoir le cœur net. La plupart des médecins ne savent absolument pas de quoi il s’agit.

Il est logique qu’en l’absence de formation, les avis des ces professionnel·le·s de santé reposent essentiellement sur des informations obsolètes ou des recherches personnelles, pour le meilleur et pour le pire. Dans le meilleur des cas, cela va conduire à la prise en compte des positions des instances de santé internationales actuelles. Mais dans un certain nombre de cas, cela va conduire à des recommandations erronées, reposant parfois sur des croyances, voire des clichés.

On ne compte plus les personnes témoignant de leur désarroi face à leur médecin leur recommandant tout simplement de manger à nouveau de la chair animale ; ou encore, n’ayant pas connaissance de l’importance d’une complémentation en vitamine B12 pour les personnes ayant « végétalisé » leur alimentation. L’excès d’optimisme est aussi un problème : le végétalisme contient des pièges faciles à éviter, mais encore faut-il les connaître.

Attention, il n’est pas question ici de blâmer les médecins ou de prétendre que leur consultation est dispensable ou nuisible, loin de là. Il est recommandé à chaque personne végane, au contraire, de parler ouvertement de son alimentation à sa ou son médecin. De lui parler de vitamine B12 surtout, et pourquoi pas, de lui fournir une documentation adéquate.

Un danger d’éloignement vis-à-vis de la médecine

Les avis qui proscrivent totalement le végétalisme posent un deuxième problème, et de taille. Outre le fait qu’ils vont à l’encontre de ce que dit la science, ils induisent potentiellement une défiance des familles véganes envers la science en général, et la médecine en particulier. Le risque est alors grand : ces personnes auront plus facilement tendance à penser que « la science n’est pas pour elles », ou que les médecins sont « vendu·e·s aux lobbys de l’agro-alimentaire ». Bref, elles vont s’isoler, et poursuivre l’application de leurs convictions à l’aveugle, ce qui peut mener à des situations délicates, voire dramatiques.

C’est souvent à ce stade qu’arrivent les réflexes de défiance, le rejet de la science, voire le développement de certaines théories du complot, avec le fameux épouvantail Big Pharma en tête. Ce qui peut par extension mener une absence de suivi médical, ainsi qu’à des pratiques pseudo-scientifiques et autres thérapies farfelues largement nuisibles.

On le voit donc, le problème n’est pas tant le végétalisme ou le véganisme, que les mauvaises pratiques entourant la question.

Une question de volonté politique

Une vidéo, intitulée « En Suède les parents véganes sont désormais formés en diététique » ; expose le fossé considérable existant entre différentes réponses que l’on peut apporter à une même évolution des mœurs et aux pratiques qui en découlent. En effet, alors que l’Académie Royale de Médecine de Belgique préfère annoncer que le végétalisme n’est pas viable, comme on l’a vu précédemment ; d’autres structures décident d’informer les parents véganes et de leur proposer un accompagnement.

C’est le cas en Suède, où les personnes faisant le choix d’une alimentation végétale sont conseillées et non pas laissées à l’abandon. Cette démarche, pleine de sagesse, sécurise la santé des personnes véganes tout en rappelant que le végétalisme bien mené est viable à tous les âges de la vie. Il serait utile de s’en inspirer, en Belgique comme ailleurs.

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