« L’élevage est une éducation » : retour sur une analogie douteuse

Élèves attendant en rang l’heure de la récréation.

Soucieuse de montrer l’opposition idéologique à laquelle sont exposées les personnes défendant les intérêts des autres animaux, notamment de la part de philosophes, journalistes, essayistes et diverses autres personnalités publiques, j’ai récemment publié une citation de Jocelyne Porcher dans laquelle elle produisait une analogie entre école et élevage. Étonnamment, quelques personnes – y compris animalistes – ont exprimé une certaine adhésion à cette dernière. Ce qui me paraît fâcheux, voici pourquoi.

Jocelyne Porcher affirmait donc sur France Culture, en novembre 2019 : « J’ai constaté à travers mes entretiens avec des éleveurs, que l’analogie qui revient le plus souvent, est celle avec l’école. L’élevage est une éducation, un rapport d’autorité et un enrichissement mutuel. C’est un agrandissement de l’humain dans sa relation avec un animal qu’il « élève », qu’il porte d’un point A à un point B. » [1]

Suite à cette publication, j’ai eu la surprise de constater que l’analogie produite ici, qui vise à soutenir et faire perdurer l’exploitation des autres animaux, faisait écho chez quelques personnes, dont certaines sont engagées dans la lutte contre le spécisme. Je ne m’attendais pas à ce que ces dernières acceptent et valident, même partiellement, une analogie aussi inconsistante.

Tout d’abord – et parce qu’une telle déclaration mérite qu’on se penche sur le contexte dans lequel elle est produite – notons que l’analogie entre école et élevage proposée par J. Porcher n’est ni fortuite, ni anecdotique : elle s’inscrit dans la défense d’une thèse qu’elle assume, expose et répète à l’envi depuis des années dans ses livres, à la radio et sur les plateaux de télévision.

Selon elle, l’exploitation des autres animaux par les humains constitue fondamentalement une relation mutuellement avantageuse et peut être qualifiée de « contrat social » ou de « collaboration » [2]. Prenant appui sur le modèle maussien du don/contre-don [3], elle le transpose à la domestication en affirmant que les animaux exploités dans les élevages feraient don de leur vie, de leur chair, de leurs organes ou de leurs sécrétions en échange de protection contre les prédateurs et de satisfaction de leurs besoins essentiels, tels que la faim et la soif [4]. Idéalisant à outrance des pratiques d’élevages anciennes pourtant intrinsèquement violentes, elle ne condamne que l’élevage industriel qu’elle perçoit comme une déviance du rapport « humain-animal » et pour lequel elle refuse l’appellation d’élevage au profit de l’expression « production animale ».

Je ne développerai pas ici de critique de cette thèse, qui fait l’objet de vives objections et a été maintes fois mise en difficulté [5].

Pour revenir à notre analogie entre école et élevage, précisions tout d’abord que ce n’est pas parce qu’un phénomène X présente des similarités avec Y que l’analogie entre X et Y est pertinente, ou que sa validation et sa diffusion ne sont pas susceptibles de produire des effets dévastateurs.

En l’occurrence, l’école présente des dissemblances si colossales avec l’élevage que cette analogie ne peut être que douteuse. Peut-être est-il nécessaire de remettre en perspective ce qu’est concrètement l’élevage et de transposer chaque point à ce que vivent les enfants humains évoluant au sein du système scolaire, pour tenter de percevoir les différences majeures existant entre les deux phénomènes ? Visiblement oui, alors allons-y.

L’élevage est avant tout possible par l’adhésion à l’idée que certains individus, pourtant pourvus de sentience [6], peuvent être considérés comme la propriété d’autrui et qu’il est donc moralement acceptable d’en disposer, de les acheter, de les vendre ; ou plus largement d’en tirer plaisir et profit contre leurs intérêts fondamentaux. Que l’élevage soit « industriel », « paysan » ou « traditionnel » ne change rien à la nécessité de cette prémisse.

Élèves passant l’épreuve du Bac.

L’élevage consiste à forcer la reproduction de ces individus, à les multiplier, en recueillant leur sperme notamment, en congelant ce dernier pour le placer dans des banques de stockage, en créant des catalogues génétiques, en sélectionnant certaines souches exagérant des traits physiologiques dont certains détériorent la santé des individus mais permettent une production démesurée d’éléments soigneusement choisis (lait, muscles, toison, œufs…), souvent en insérant de force des objets dans leurs parties génitales (c’est ce qu’on appelle l’insémination).

L’élevage consiste parfois à rendre volontairement malades des individus jusqu’à leur mise à mort, par exemple en provoquant volontairement des stéatoses hépatiques chez les oiseaux exploités pour le foie gras.

L’élevage consiste aussi à placer ces individus dans des lieux clos – souvent de petites cages en métal qui leur scieront les doigts – pour les contenir et améliorer la rentabilité qu’on va tirer d’eux. Rien qu’en France, plus de 80 % de tous les individus exploités dans les élevages vivent l’intégralité de leur existence dans des bâtiments fermés ou sur des caillebottis sans accès à l’extérieur [7]. Cela représente 850 millions d’individus par an, rien qu’en France, sur le milliard d’individus tués chaque année.

L’élevage consiste également à pratiquer des mutilations destinées à améliorer la rentabilité de l’exploitation. On coupe les queues, on coupe les cornes, on coupe ou on meule les dents, on coupe les becs, on coupe les testicules.

L’élevage consiste à préparer ces mêmes individus à leur mise à mort, programmée dans le but d’en tirer profit. On vend ces individus à des établissements spécialisés dans lesquels ils seront souvent malmenés, parfois frappés, et dans tous les cas tués ; égorgés, gazés, électrocutés, selon le cas ; puis éviscérés et découpés en morceaux. Avant ces étapes, ils seront souvent transportés pendant des heures, forcés à se tenir debout sur leurs membres brisés parfois ; ou finiront par terre, piétinés par leurs congénères. L’élevage consiste à préparer ces individus pour que d’autres mastiquent leur corps et ingèrent leurs secrétions, portent leur poils, s’assoient sur leur peau, ou fabriquent des objets avec leurs organes.

Élèves ayant atteint le Point B.

Donc.

On peut reprocher beaucoup de choses au système scolaire actuel ; on peut aussi reprocher beaucoup de choses à la manière dont sont généralement perçus et traités les élèves et enfants dans notre société ; et ces critiques sont saines lorsqu’elles permettent de mieux prendre en compte les besoins des élèves et des enfants en général. Mais on ne considère pas les enfants humains comme on considère les autres animaux. Je ne parle pas seulement du « point B » évoqué par Jocelyne Porcher dans son analogie, qui pourrait bien – avec un peu d’honnêteté – désigner l’abattoir, étape parmi d’autres dans la longue série de traitements nuisibles infligés aux autres animaux : je parle du système qui nous pousse à considérer certains individus sentients comme de la matière première.

En exploitant d’autres animaux, on ne les éduque pas, on les force à plier. On ne les grandit pas, on les engraisse. On ne les enrichit pas, on les vide de toute considération morale. On ne les endoctrine même pas : on nie ou on ignore tout simplement leurs capacités cognitives et leur capacité à ressentir plaisir et souffrance, parce que ce sont des caractéristiques qui n’ont pas d’importance dans ce schéma.

Accepter la validité de ce genre d’analogie entre école et élevage n’est sans aucun doute possible, d’ailleurs, que grâce à la puissance redoutable d’un système devenu à la fois si omniprésent et si dissimulé (à la télévision, les vaches rient et les poules dansent de joie dans la paille) qu’on en arrive à ne plus percevoir son emprise, son horreur et son intensité. Si on veut prendre la mesure de ces conséquences – qu’on jugerait immédiatement répugnantes si des humains en étaient les victimes directes – alors peut-être convient-il de cesser de donner du crédit à des analogies aussi insensées.

————————–
[1]https://www.franceculture.fr/emissions/matieres-a-penser/animal-humain-25-lelevage-est-une-relation-morale
[2]Jocelyne Porcher, Vivre avec les animaux. Une utopie pour le XXIe siècle, La Découverte, 2011
[3]https://fr.wikipedia.org/wiki/Essai_sur_le_don
[4]Christine Talos (entretien avec Jocelyne Porcher), Vaches à cornes : « On vit la théorie du don/contre-don » (2018)
[5]Lire notamment Thomas Lepeltier, L’imposture intellectuelle des carnivores, Max Milo (2017) ; Enrique Utria, La « viande heureuse » – Sur Jocelyne Porcher et quelques autres, Cahiers antispécistes n°38 (2015) ; Elodie Vieille-Blanchard, Le goût de la viande et ses contradictions : réponse à J. Porcher (2019) ; Nicolas Marty, Livre blanc pour une mort digne des traditions (2020)
[6]Astrid Guillaume, Les animaux, ces êtres doués de « sentience », The Conversation (2017) ; Estiva Reus, Sentience !, Cahiers antispécistes n°26 (2005)
[7]Données Agreste, CNPO, ITAVI

4 commentaires sur “« L’élevage est une éducation » : retour sur une analogie douteuse

  1. Merci pour cet article qui repose clairement les choses. Je viens de découvrir votre site grâce à une publication de Yves Bonnardel 😊. Je souscris à votre analyse. En effet je suis régulièrement choquée par les propos de Jocelyne Porcher et notamment ce supposé « contrat » basé sur le don contre don. Je suis effarée par l’ incohérence absolue entre 1/ reconnaître le même niveau de compétence intellectuelle entre l’animal et l’homme – puisque pour passer contrat il est nécessaire que les parties prenantes soient aptes à en comprendre les enjeux et 2/ donner l’absolu contrôle de l’homme sur ses « choses » puisqu’il a le droit de vie, de torture et de mort sur de jeunes animaux (enfants ou tout juste adolescents si on ose une analogie avec l’âge humain, bien que la neotenie nous rendent immatures plus longtemps). Et c’est un point qui me tient à cœur: les animaux « élevés » sont tués dans leur tout jeune âge. Et leur courte vie n’est que souffrances physiques et émotionnelles. C’est un des arguments que j’utilise quand certaines personnes tentent encore le débat dur la question animale 😊. Encore merci et bonne continuation.

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