Quand la nutrition cache l’exploitation

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Cet article est une adaptation de la chronique « La nutrition, ce chiffon rouge », initialement diffusée sur NONBI Radio.

Les critiques adressées au mouvement animaliste se matérialisent très souvent par le biais de questions relatives à la nutrition. On voit ainsi un certain nombre de personnes émettre des critiques envers l’animalisme ou le véganisme en affirmant « je n’ai rien contre le véganisme mais quand même, point de vue santé, il y a sûrement des risques » ; ou « Le mouvement animaliste est une supercherie, on a besoin de protéines ! » ; ou encore « Le mouvement végane est inepte, certains points nutritionnels sont flous, surtout pour les enfants », etc.

Ces objections pourraient a priori être perçues comme des arguments de poids pour rejeter les questions d’éthique animale et continuer à traiter les autres animaux comme on les traite actuellement. On peut toutefois faire marcher son esprit critique et regarder de plus près pourquoi ces objections sont loin d’être pertinentes.

De quoi parle-t-on ?

Avant d’aborder le cœur du sujet, il peut être utile de définir ce qu’est le véganisme et dans quel contexte il s’inscrit, afin d’éviter les confusions. Le véganisme est un mode de vie cherchant à éviter, autant que possible, tout produit, activité ou service issu des autres animaux ou de leur exploitation. On nomme “végane” une personne suivant ce mode de vie, qui découle généralement d’une volonté de réduire autant que possible les nuisances causées aux autres animaux. Cette pratique repose donc, la plupart du temps, sur des bases éthiques.

En toute logique, suivre ce mode de vie implique de ne pas manger le corps ou les sécrétions des autres animaux : leur chair, leurs œufs, leur lait maternel, etc. Mais aussi de se passer d’autres activités, produits ou services s’inscrivant dans le même système : delphinariums, zoos, chasse, cuir, fourrure, etc. Il peut exister des confusions entre le véganisme et d’autres modes de vies désignant des pratiques strictement alimentaires telles que le végétarisme ou le végétalisme. Il est important de le souligner, car cette confusion entre parfois en jeu dans le phénomène analysé ici.

La nutrition est une question importante…

Pour éviter toute mauvaise interprétation de ce propos, précisons dès à présent qu’il peut bien sûr être pertinent de se préoccuper des questions nutritionnelles lorsqu’on parle d’éthique animale : la défense des intérêts des autres animaux implique, pour peu que l’on tienne à une certaine cohérence, de ne pas manger le corps ou les sécrétions des victimes qu’on défend. Et que bien entendu, dans un système alimentaire qui repose en très grande partie sur la consommation de protéines d’origine animale, qui se retrouvent conséquemment un peu partout, la chose n’est pas anodine.

…Mais ce n’est pas le cœur du problème

On l’a vu avec la définition des termes, le véganisme est loin de ne concerner que l’alimentation humaine. Bien que ce secteur entraîne l’exploitation et la mise à mort de l’écrasante majorité des animaux utilisés par les humains – cela concerne directement plusieurs milliers de milliards d’animaux chaque année dans le monde, principalement des poissons – l’éthique animale dans son ensemble concerne bien d’autres domaines : les autres animaux sont utilisés et exploités dans d’innombrables secteurs : expérimentation médicale, tourisme, agrément, décoration, mode et habillement, manifestations sportives, jeux, loisirs, traditions culturelles diverses, etc. Cet état de fait permet de prendre conscience que traiter la question animale sous le seul angle de la nutrition, en prétendant être au cœur du sujet, est fallacieux.

Si l’on prétend qu’il est important de considérer les intérêts des autres animaux, mais qu’on rejette le véganisme pour des raisons nutritionnelles, alors il serait logique et cohérent de rejeter tout ce qui est à la fois vecteur de souffrances évitables et qui ne présente pas de bienfait nutritionnel. Il serait donc cohérent, par exemple :

– De ne pas aller dans les zoos, delphinariums, aquariums, cirques et autres spectacles exploitant des animaux ;

– De refuser l’exploitation des chevaux pour les sports équestres et autres jeux d’argent ;

– De rejeter les corridas, rodéos, combats de chiens ou de coqs ;

– De ne pas acheter d’individus mis en vente dans les animaleries ;

– De ne pas consommer d’objets ou de vêtements fabriqués avec de la peau ou autres matières issues d’animaux exploités et/ou mis à mort, par exemple cuir, fourrure, duvet, mohair, etc. ;

– De refuser de consommer des produits alimentaires dont on a la certitude qu’ils sont inutiles à la santé humaine, ou dont il est même avéré qu’ils sont plutôt néfastes, comme par exemple la charcuterie, le foie gras, les yaourts au lait de vache, les nuggets d’oiseaux, les bonbons remplis de gélatine de cochon ou de vache, ou encore ces espèces de petits fromages moulés en cubes, parfumés au cochon ou au poisson et conditionnés dans du papier d’aluminium, par exemple ;

– Et de rejeter bien d’autres choses encore, dont on sait qu’elles sont parfaitement inutiles – voire nuisibles – à la santé humaine, ou sans aucun rapport avec elle.

Mais est-ce le cas ? Est-ce que les personnes qui invoquent des réserves d’ordre nutritionnel pour rejeter le véganisme, tout en affirmant se préoccuper des autres animaux, veillent à tout cela ? Il semblerait bien que non. Il semblerait plutôt que ces personnes se jettent sur toutes ces choses – charcuterie, cirques, cuir ou foie gras – sans trop d’hésitation.

Il semblerait bien que ces personnes ne mangent pas seulement les produits d’origine animale qu’elles estiment être le strict nécessaire à leur santé.

Il semblerait bien que ces personnes ne privilégient pas non plus la consommation de gros animaux par rapport aux plus petits, par exemple par souci de causer moins de morts et générer moins de souffrances.

Il semblerait bien que ces personnes n’aient pas sauté au plafond quand on leur a annoncé que grâce à la découverte de l’origine bactérienne de la vitamine B12 il y a plus de 70 ans, on peut se passer de produits d’origine animale. D’ailleurs, il semblerait bien que cette découverte n’ait pas fait grand bruit, finalement.

Il semblerait que la plupart de ces personnes visiblement très inquiètes pour la santé des personnes véganes défendent paradoxalement la consommation d’alcool, de tabac et de saucisson, souvent au nom de la liberté. Par principe de parcimonie, on peut donc penser qu’elles craignent juste des changements trop coûteux d’un point de vue cognitif, tels que la remise en question d’une norme sociale et des habitudes, la remise en cause d’une identité liée à des traditions, etc.

Il se pourrait bien qu’on soit ici en présence, au moins d’un sincère aveuglement, au pire, de malhonnêteté intellectuelle.
 C’est symptomatique du paradigme spéciste : on tente de justifier le fait qu’on déconsidère les intérêts des autres animaux par le biais d’un supposé principe de nécessité. Ce qui est à la fois une erreur factuelle, puisque le végétalisme est viable à tous les âges et stades de la vie ; et un manque d’honnêteté intellectuelle, puisque ce ne sont pas réellement les questions de santé humaine qui sont en jeu. Car oui, c’est de cela dont il est question : de négation des intérêts sur la base de critères arbitraires, d’enfermement, d’égorgement, de gavage, de mutilations, de mise à mort… Bref, de souffrances dispensables. Pas de nutrition.

Ce phénomène s’illustre tout particulièrement par la propension qu’ont certaines personnes à chercher puis à invoquer des états médicaux rares, des cas isolés et autres anecdotes pour justifier leur rejet global du véganisme, voire des questions d’éthique animale dans leur ensemble. Ce genre d’objection : « Le véganisme, moi je veux bien, mais ce n’est juste pas possible, puisque l’organisme de certaines personnes ne parvient pas à convertir le β-carotène en vitamine A ! » ; ou encore : « Promouvoir le véganisme, c’est oublier les personnes allergiques au soja ! » est monnaie courante.

Ces objections ne s’appuient même parfois sur rien d’autres que des suppositions : on va estimer que, malgré les études et méta-analyses disponibles, qui indiquent une espérance de vie au moins similaire – sinon meilleure – des personnes végétariennes, végétaliennes ou véganes, on n’est « pas encore vraiment assez sûr·e », qu’on « manque encore un peu de recul », etc.

Cette posture est d’autant plus curieuse que les problèmes de santé liés directement et indirectement à l’alimentation courante des pays industrialisés sont eux massifs, et bien documentés. Des dizaines de millions de personnes sont malades et meurent de pathologies directement liées à des habitudes alimentaires délétères, notamment d’une consommation trop faible de fibres, de fruits et de légumes.

Bref, il peut être tout à fait profitable d’avoir conscience de ce phénomène pour éviter de tomber dans cet « entonnoir du traitement des questions éthiques animalistes », qui consiste à traiter ce sujet en s’attaquant à l’un de ses aspects secondaires, accessoires ou anecdotiques, pour éviter de s’attaquer à la thèse principale, plus difficile à critiquer et à réfuter. Cela ne concerne pas seulement ce sujet : lorsqu’on se lance dans l’analyse critique d’un phénomène, on gagne toujours à le faire avec méthode, en visant la thèse centrale. Ce principe est représenté par la fameuse Pyramide de hiérarchie des désaccords, formalisée par Paul Graham en 2008. On peut également citer une variante de cette pyramide, sous la forme d’une cible créée par Nathan Uyttendaele, alias Chat Sceptique, qui en expose les tenants et aboutissants dans une vidéo au titre évocateur : « Ne pas traiter l’autre de petite merde ».

Sur certains sujets, en particulier ceux qui ont tendance à créer beaucoup de réactance psychologique – et, ne nous mentons pas, c’est le cas du véganisme – on peut avoir du mal à identifier la thèse centrale, voire refuser de s’y attaquer, pour différentes raisons qu’il serait bon de décrypter avec le plus d’honnêteté possible.

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